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Jean Gabin raconté par Patrick Glâtre, commissaire de l’exposition

"À travers sa vie et ses films, Jean Gabin raconte le XXe siècle - mieux : il l’incarne !" Patrick Glâtre, commissaire de l’exposition dédiée à Jean Gabin, revient pour nous sur ce monstre sacré du cinéma français. Itinéraire d’un homme dans son siècle.

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Anthropologue de formation, particulièrement intéressé par les mythologies contemporaines, Patrick Glâtre est aujourd’hui chargé de mission Images & Cinéma au Conseil départemental du Vald’Oise. Spécialiste de Jean Gabin, il lui a consacré plusieurs livres et documentaires, parmi une dizaine d’autres titres sur le cinéma, et accompagne le Musée Jean-Gabin de Mériel (Val-d’Oise) depuis plusieurs années. Il assure régulièrement le commissariat d’expositions dédiées au 7e art, dont Jean Gabin dans la guerre à Mériel, Royan et au musée de la Libération de Paris (2015). 

BBI : Jean Alexis Moncorgé, dit Gabin, est né en 1904 à Paris. Dans quel milieu ?

Patrick Glâtre : Il est le dernier d’une fratrie de quatre, arrivé sur le tard, probablement par accident. Son père, peu présent, travaille dans le spectacle et joue beaucoup aux courses, sa mère est souvent souffrante. Le petit Jean s’élève tout seul. La famille s’installe à Mériel, en face de la gare, ce qui permet de rejoindre Paris facilement. Gabin est un mélange entre la ruralité de Mériel et le Paris populaire de Montmartre, la campagne et la banlieue, ce qui s’entend dans sa façon de parler. Né à l’aube du siècle, il reste un homme du XIXe, dans ses valeurs, ses choix…


Il vient souvent à Boulogne ?

P . G. : Son grand-père paternel, Ferdinand Moncorgé, ancien paveur à la retraite, y cultive des choux. Jean ne sait pas encore qu’il va y revenir bien souvent pour tourner une grande partie de ses films (26 sur une centaine)…

Comment naît son goût pour le spectacle ?

P . G. : Il s’était promis qu’il ne ferait jamais le métier de son père, qui a servi de repoussoir ! Mais quand il revient du service militaire, en 1922, après avoir essayé plusieurs petits métiers, il n’a pas un sou. Pour ne pas se fâcher avec son père, il accepte une figuration aux Folies-Bergère, il disait "faire le bec de gaz dans le lointain". Il trouve qu’on ne gagne pas trop mal et qu’il y a des jolies filles… Et là, il progresse vite sur l’affiche : il a une "gueule", il danse bien, chante bien – à la façon de Maurice Chevalier, la star de l’époque – et plaît aux femmes. Sa liaison avec Mistinguett, la vedette du spectacle, l’a sans doute aidé.

Et le cinéma ?

P . G. : À l’arrivée du parlant, il commence par des films chantés, puis modifie intelligemment sa façon de jouer pour évoluer. Le film qui le consacre est Maria Chapdelaine (1934), pour lequel il reçoit de précieux conseils du grand réalisateur Julien Duvivier, qui lui parle focales, gros plans… Le jeu particulier de Gabin se construit alors, on commence à parler de son naturel. En trois ou quatre ans, il devient la star absolue du cinéma français et tourne des chefs d’œuvre, en grande majorité dans les studios boulonnais, avec des très grands : Renoir, Carné, sur des scénarios de Prévert, Jeanson…

Puis survient la guerre.

P . G. : Il termine ces années flamboyantes avec Remorques (1939), avant d’être mobilisé en septembre 1939. Quand Paris est occupé, Gabin se retire en Normandie, puis prend la route du Sud, pour retrouver Michèle Morgan. La pression de la Continental Films (NDLR : la société de production cinématographique financée par les Allemands) devient forte ; il n’est pas question pour lui de tourner pour les occupants. Il décide de partir pour les États-Unis, où sont déjà ses amis Renoir ou Dalio. Il obtient un visa de sortie par les services du régime de Vichy, qui compte sur lui pour faire sa propagande outre-Atlantique. Il arrive à New York en mars 1941. Mais il y va à reculons : il n’apprécie pas trop le pays, ne connaît pas la langue, et ne parlons pas de la gastronomie…

Aux États-Unis, Gabin tourne un peu et rencontre Marlène Dietrich…

P . G. : Il tourne La Péniche de l’amour (Moontide, 1942), rencontre à New York Marlène, qui parle parfaitement le français. Mais l’actrice d’origine allemande, pourtant citoyenne américaine depuis 1939, est surveillée par le FBI. Gabin apprendra que lui aussi l’a été, son visa de Vichy le rendant suspect. À partir de là, il veut s’engager, en étant persuadé qu’il ne reviendra pas. Son parcours militaire, exemplaire, est largement évoqué dans l’exposition, et vous verrez le char qu’il a commandé dans la 2e DB devant l’espace Landowski, au mois de mai.

Revient-il de la guerre très changé ?

P . G. : D’abord, personne ne sait qu’il a combattu car il s’était engagé sous son propre nom. Ses cheveux ont blanchi, il ne ressemble plus au jeune homme de la décennie 1930. Il impose Marlène dans Martin Roumagnac (1946), mais le film est un échec et scelle la fin de leur liaison. Commence alors une traversée du désert : Gabin tourne, certes, mais ne redevient pas la star qu’il était. Pour assurer son avenir et celui de ses enfants (il a épousé Dominique en 1949 et leurs trois enfants naissent entre 1949 et 1955), il a acheté une propriété en Normandie. Pour lui, la terre est un refuge, une valeur, le symbole de la réussite. Et il aime le travail de la terre, le bétail. Sa passion des chevaux l’amène à devenir éleveur de pur-sangs.

C’est un nouveau basculement de carrière…

P . G. : Avec  Touchez pas au grisbi (1954). Il ne devait pas faire ce tournage, mais un concours de circonstances amène Becker à le lui proposer, et c’est une bonne histoire. Il y fera aussi la courte échelle à Lino Ventura. On connaît la suite : deux monstres sacrés qui seront des copains pour la vie. À partir de là, Gabin va enchaîner les films, beaucoup de très bons, dans lesquels il peut incarner Archimède le clochard comme de grands bourgeois ou un président du Conseil dans Le Président (1961). Il accepte volontiers de jouer les truands, mais pas les salauds.

Quels sont ses films préférés ?

P . G. : La Grande Illusion, Le Chat, Un singe en hiver. Tourner avec Belmondo, avec lequel il s’est bien entendu, lui a permis de faire un pied de nez à la Nouvelle Vague dont Bebel était issu, et que lui ne comprenait pas…

Pourquoi Gabin reste-t-il le "Patron" ?

P . G. : Demandez aux Français ! Près de cent films, un acteur extraordinaire… Il représente également une France rêvée, à travers sa vie et ses films, il raconte le siècle ; mieux, il l’incarne. C’est d’ailleurs le principe de l’exposition.

(Propos recueillis par Christiane Degrain)

Gabin, le livre

En parallèle, un beau livre accompagnera l’exposition. Publié aux éditions de La Martinière, ce catalogue riche en références filmographiques et en anecdotes privées est signé du fils de l’acteur, Mathias Moncorgé, et de Patrick Glâtre, spécialiste de Jean Gabin et commissaire de l’exposition.

  • Dédicace des auteurs samedi 19 mars, à la Fnac des Passages.

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