Paroles de boulonnais

Aloïs Martin Vogel

100 ans d’histoires !

Né en Alsace en 1919, Aloïs Martin Vogel a reçu la médaille de la Ville de la part de Pierre-Christophe Baguet, fin juin, à la résidence Saint-Benoît. Une juste récompense pour ce Boulonnais centenaire, décoré de la croix de guerre 39-45, et ancien cadre de Renault à la direction du personnel.

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«Quel hasard de vie !, confie Anne-Marie, fille d’Aloïs Martin Vogel. Mon père vit aujourd’hui au coeur d’un quartier qui ne lui est pas inconnu. C’est dans cette rue qu’il s’est quotidiennement
rendu pendant vingt-quatre ans. Son bureau s’y trouvait lorsqu’il travaillait chez Renault
. » Habitant depuis plusieurs mois dans la résidence Saint-Benoît, rue Heinrich, Aloïs Martin Vogel profite du calme et du beau jardin de l’établissement après avoir vécu un siècle bien rempli. Le
regard vif et le verbe éloquent, Aloïs Martin Vogel est né dans le Haut-Rhin un an tout juste après sa sortie de l’annexion germanique, en 1918. Il s’engage en 1938, à 19 ans, dans l’armée française « pour échapper aux Allemands », et prend la direction de Tlemcen, en Algérie, à bord du paquebot Lamoricière, avec son contingent. « Alors que nous étions prêts à partir, nous avons assisté, impuissants, à l’incendie des Nouvelles Galeries de Marseille, qui a provoqué la mort de 70 personnes. C’était terrible. » La traversée s’effectue en pleine tempête, mais la chance lui sourit ce jour-là. « Ce ne sera pas le cas des 300 victimes qui ont péri en 1942 à bord de ce bateau surnommé le Titanic de la Méditerranée. »
Après l’Algérie, ce sera la Syrie et le Liban, comme caporal d’infanterie. Puis, dès le débarquement américain en Afrique du Nord, en novembre 1942, il rempile, parce que « j’ai voulu combattre les Allemands aux côtés des Américains ». Il participe alors aux campagnes de Tunisie, de Lybie, du Maroc, au débarquement de Provence, en août 1944, puis à la traque des ennemis fuyant vers leur pays. « C’était la débâcle allemande, et nous avancions vite. Un jour, je me retrouve devant une
belle maison dans un village allemand et demande à y dormir. Sous un sapin, une plaque mentionnait “À notre cher fils Aloïs Vogel, mort en Russie”. Ce soldat, mort à 20 ans, portait mes
nom et prénom ! Je suis immédiatement sorti de la propriété.
» De cette époque, il garde le souvenir du froid, des blessés, du Wojtek, fidèle mascotte polonaise d’1,80 m et 220 kg, qui a accompagné les soldats polonais dans leur périple à travers l’Irak, la Syrie, la Palestine, l’Égypte, et jusqu’en Écosse, avant de terminer sa vie dans un zoo. La guerre finie, Aloïs Martin Vogel épouse Alice, en 1945, avant de repartir deux ans pour participer à la guerre en Indochine, jusqu’en
1953. Il intègre ensuite les services de la Direction de la surveillance du territoire (DST).

CHEZ RENAULT DE… 1957 À 1979

De retour à la vie civile en 1957, père de deux filles, Françoise et Anne-Marie, Aloïs rejoint la direction du personnel et des relations sociales de Renault, à Boulogne-Billancourt, au temps des bleus de travail et des centaines de vélos circulant entre les usines de l’île Seguin et de Billancourt. Trilingue, il fait notamment passer des tests d’anglais et d’allemand aux candidats à l’embauche. De cette période, il garde de nombreux souvenirs. « Un lundi, au bureau, je rencontre un Écossais muni d’un papier où il était écrit : “voir Vogel”. Il arrivait d’Afrique du Sud, avec sa femme et ses trois enfants. Il avait commandé et payé, depuis Johannesbourg, une R16 à livrer à Venise, d’où la famille devait rejoindre l’Angleterre. Mais, catastrophe, pas de R16 à Venise. Nous avons mis trois jours à récupérer sa belle voiture. Une autre fois, une célèbre femme mannequin luxembourgeoise frappe à la porte de mon bureau. Elle voulait se faire embaucher par la régie pour se rapprocher de son amant, ingénieur chez Renault. Elle n’a finalement pas accepté, à cause du salaire. » Autre souvenir : en 1965, le ministère de la Guerre recherche l’héritier d’un militaire, mort au combat en 1940, pour lui remettre les affaires de son père. Renault est contacté, on ne sait jamais. « À l’époque, 32 000 personnes travaillaient ici. Je scrute le fichier du personnel
et je trouve trois salariés portant ce nom. Je me déplace en commençant par la chaîne sur l’île
Seguin et là, je tombe directement sur le fils du mort pour la France. C’était un moment très
émouvant !
»