Paroles de boulonnais

Jacques Averbuch : une leçon de vie et d’amour

À travers ce que nous avons vécu, j’ai appris le pardon.

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À 90 ans, le plus célèbre des diacres de Boulogne-Billancourt n’a rien perdu de sa légendaire bienveillance. Elle émane de lui depuis toujours, et quiconque l’a croisé le sait.

Né de parents juifs polonais morts à Auschwitz, ce titi parisien ne semblait pas prédisposé à devenir une figure boulonnaise. "Je garde un excellent souvenir de mon enfance. Nous n’avions ni douche ni frigidaire, ni machine à laver, peu de jouets, mais nous étions heureux." Impressionnant Jacques, car son enfance, c’est aussi sa douzième année : "Le 17 juillet 1942, des policiers français viennent chercher mes parents, mon frère Marcel, 2 ans, et moi. Ils demandent que les enfants suivent leurs parents. Sur leur liste, un nom manque, celui de ma sœur de 19 ans, Paulette, qui tient à nous accompagner. L’un des agents se demande alors quoi faire de cette jeune fille non répertoriée qui insiste pour venir avec nous. L’officier allemand hésite, puis se rétracte : On verra plus tard pour les enfants. Laissez-les avec leur sœur." Les trois échappent donc à la Déportation. Ils ne reverront jamais leurs parents.

Parents morts en camp d'extermination

Restée seule avec ses frères, Paulette contacte alors la famille Roul, de Châteaubriant. Famille chez laquelle les Averbuch ont été hébergés au début de la guerre pour fuir les bombardements parisiens. "Venez, on vous attend." La fratrie part aussitôt vivre en Loire-Atlantique, jusqu’en 1946. "Notre famille d’accueil était très catholique, trois des fils sont devenus prêtres, relate Jacques. En septembre 1946, nous rentrons à Paris. Nous y apprenons qu’en avril 1944, l’immeuble où nous résidions avec nos parents a été détruit par les bombardements américains, qui ont fait 36 morts. Une deuxième fois, nous avions échappé à la mort… Nous voilà seuls tous les trois, et nous trouvons refuge dans un foyer. Jusqu’au bout, nous avons cru que nos parents reviendraient."

Doyen de la résidence communautaire du 14, rue de Sèvres

Converti au catholicisme comme Paulette, sa sœur bien-aimée, Jacques, un temps tenté par la prêtrise, exercera plusieurs métiers avant d’être ordonné diacre permanent en 1994. Il est d’ailleurs aujourd’hui le doyen en âge des diacres du diocèse de Nanterre ! Paulette, quant à elle, fait vœu de chasteté chez les Clarisse (l’ordre des Clarisse, aussi appelé ordre des Pauvres Dames ou des Cordelières, a été créé en 1212 par Claire d’Assise, à la demande de François d’Assise. Ndlr). Une sœur exemplaire, une "sainte", comme le déclare Jacques, décédée en 2017, mais dont la bonté a marqué tout le quartier.

Paulette et Jacques, ce sont plus de soixante années passées au 14, rue de Sèvres, une résidence communautaire novatrice. "Je suis le doyen des lieux en temps, pas en âge ! Je pense être l’un des derniers vestiges de son histoire. Nous sommes arrivés au 14 grâce à la patronne de ma sœur, Simone Raymond, une femme remarquable, raconte Jacques. Depuis soixante-cinq ans, j’habite cette résidence communautaire, la première du genre en France, créée par d’anciens scouts et basée sur la fraternité. Il y régnait une vie familiale. Tout le monde se connaissait, s’entraidait. Dans les années 50, plus de 300 enfants profitaient de cet espace vert au pied de ces appartements. Il y avait même une jardinière d’enfants. Vivant dans cet incroyable lieu, j’ai davantage pris conscience des misères humaines et j’ai acquis la certitude que Dieu m’appelait à être son serviteur."

Diacre de l'église Notre-Dame depuis 36 ans

À Notre-Dame de Boulogne, Jacques est de toutes les cérémonies, réceptionne les confidences de multiples paroissiens, accompagne de nombreuses personnes. Ses journées sont chargées : rédaction d’homélies, participation à des événements (mariages, baptêmes, sépultures), conseiller spirituel de deux équipes, etc. Sans oublier les visites dans la Sarthe à son frère Marcel, ses trois enfants et sept petits-enfants. "À travers ce que nous avons vécu, j’ai appris le pardon", dit-il. Si la vie n’a guère épargné cet homme remarquable, son humanité force l’admiration. Cette personnalité exceptionnelle est une leçon de vie et d’amour vivant. Un exemple de foi, de pardon et de résilience. "Aujourd’hui, je me dis que le sacrifice de nos parents a porté ses fruits dans nos vies comme le grain tombé en terre. Je n’éprouve aucun ressentiment. Je sais chaque jour un peu plus que, dans chaque mort, il y a une résurrection", affirme-t-il.

Sabine Dusch