Les Boulonnais et Billancourtois en sont informés le 11 janvier 1926 par voie d’affichage. En 1934, la construction de la nouvelle mairie, en plein centre-ville, constitue l’incarnation du trait d’union entre Boulogne et Billancourt. Depuis, les deux territoires sont véritablement soudés par l’avènement de ce lieu de cohésion et d’unité qu’est notre hôtel de ville.
En ce lundi 11 janvier 1926, malgré une vague de froid annoncée pour les prochains jours dont on peut déjà ressentir les effets, la population est nombreuse dans les rues de la ville. Sur
la chaussée, les tramways font tinter leur klaxon lorsqu’ils croisent les voitures et les camionnettes des blanchisseurs qui vont livrer le linge propre. Sur les trottoirs de la route de la Reine, parmi la foule des piétons qui marchent d’un pas assuré, trois silhouettes se détachent : il s’agit de trois vieillards, en chemin vers le pont de Saint-Cloud. Appuyés sur leur
canne et casquette vissée sur la tête, ils cheminent paisiblement. Arrivés à l’angle de la rue de Billancourt, ils décident de faire un arrêt sur un banc près des grilles du parc de
la Mairie. Ce bâtiment aux volets verts et surmonté d’une horloge, nos trois compères l’ont connu à l’époque où il appartenait encore à de Guaïta, avant qu’il ne soit acheté par la Ville pour en faire la nouvelle et grande maison commune, en 1880. Mais il se dit qu’André Morizet, le maire élu en 1919, la trouve déjà trop petite et qu’il a pour projet de faire construire un
véritable hôtel de ville qui occupera toute la superficie du parc. L’un d’eux se désole de voir disparaître le seul espace vert du quartier, tandis qu’un autre espère que le maire trouvera un nouvel emplacement plus approprié.
LA VILLE CHANGE DE NOM
Alors que leur conversation va bon train, ils voient arriver près d’eux un agent de la ville qui, bientôt, plonge un gros pinceau dans un pot de colle et badigeonne une affiche sur le tableau prévu à cet effet. Intrigués par la mine grave de l’agent, les trois vieux amis l’interrogent : est-ce que l’affiche concerne un danger d’inondation ? Il paraît que le niveau de la Seine ne cesse de monter suite aux fortes averses de fin décembre 1925… L’employé municipal, se tournant vers eux, relève fièrement le menton et leur explique qu’il s’agit d’une annonce bien plus importante : la ville change de nom. Boulogne sur- Seine s’appellera désormais Boulogne-Billancourt !
UNE SOLUTION POUR RÉSOUDRE LES PROBLÈMES D’HOMONYMIE
Et, tandis qu’il fait un pas de côté pour laisser la vue libre sur l’affiche, l’agent municipal ajoute que la décision a été publiée au Journal officiel le 4 décembre précédent. C’est pourquoi le maire peut l’annoncer officiellement aux habitants. À la lecture de l’affiche, les trois vieux Boulonnais comprennent que ce changement fait suite à un décret signé par le président de la République Gaston Doumergue, le 22 novembre 1925, venant clore une procédure entamée un an et demi auparavant. L’affiche cite une délibération du conseil municipal du 30 juillet 1924 ayant reçu un avis favorable du conseil général le 8 juillet 1925. L’un d’eux se souvient avoir assisté à cette séance du conseil municipal de juillet 1924, où le maire avait exposé les problèmes de distribution de courrier dus à l’homonymie entre Boulogne-sur- Seine et Boulogne-sur-Mer ainsi qu’entre Billancourt, dans le département de la Seine, et le village de Billancourt dans la Somme. Personne n’avait vraiment été dupe et si des difficultés d’acheminement du courrier existaient réellement, André Morizet avait un objectif bien différent : celui de rassembler autour d’un même patronyme l’ensemble des habitants. Parce qu’il fallait bien admettre que depuis la fusion du village de Boulogne et du hameau de Billancourt en 1860, les deux quartiers ne s’étaient guère côtoyés.
UNE DÉCISION UNIFICATRICE
Cette fusion, ou annexion de Billancourt par Boulogne, comme préféraient le dire les Billancourtois, avait eu lieu à la faveur de la réorganisation de Paris et ses environs par le préfet Haussmann. Par la loi du 16 juin 1859, la capitale englobait les communes alentour, notamment le village d’Auteuil, dont dépendait la plaine de Billancourt. Et, afin de compenser la perte du bois de Boulogne, cédé à la ville de Paris en 1852, Haussmann avait rattaché à Boulogne-sur-Seine une partie du Parc des Princes et, surtout, la plaine de Billancourt. Les habitants de Billancourt, dont les rapports journaliers étaient tournés vers Paris ou Sèvres plutôt que vers Boulogne, avaient vu dans cette opération le sacrifice de leurs intérêts et, notamment, une perte de leur identité de Billancourt puisqu’ils devenaient, de fait, des Boulonnais, la nouvelle commune créée adoptant le nom de Boulogne-sur-Seine. Si bien qu’en 1860 et 1896, deux pétitions à l’initiative des habitants de Billancourt avaient circulé, exigeant la transformation de leur quartier en commune distincte. Il en avait résulté la création de deux sections électorales.
LE QUATRIÈME ET ULTIME NOM DE LA COMMUNE
Sur le banc, les esprits s’échauffent : un des vieillards s’offusque de cette nouvelle dénomination considérant qu’il n’a rien de commun avec la population de Billancourt. Le deuxième reste indifférent à la nouvelle. Et pour cause ! Boulonnais depuis sa naissance et n’ayant jamais travaillé dans une usine de Billancourt, il n’est allé au-delà de la rue Gallieni qu’à de très rares occasions. À l’inverse, le dernier trouve cette décision pertinente dans la mesure où elle place les deux quartiers sur un pied d’égalité. Et puis, après tout, ce n’est pas la première fois que la ville change de nom. Son médecin, le docteur Bezançon, qui est aussi un passionné d’histoire, lui a appris qu’à l’origine, le village s’appelait Les Menus-lez-Saint-Cloud, puis Boulogne-sur Seine et même Boulogne-la-Petite. Tandis qu’ils se lèvent et reprennent leur marche vers Saint-Cloud, tous trois s’accordent à dire qu’il faudra du temps pour changer les habitudes et oublier les querelles entre Boulonnais et Billancourtois, mais aucun ne doute qu’un jour, le nom de Boulogne-Billancourt entrera bien dans l’usage courant.







