La musique classique hors des sentiers battus
Quand on lui dit qu’elle est devenue un exemple parmi les femmes cheffes d’orchestre, une ouvreuse de voie, Laurence Equilbey sourit. Issue d’une famille dans laquelle la musique est omniprésente, elle apprend le piano, joue de la guitare, de la flûte, et chante. Après le conservatoire de Paris, elle continue à se former à l’étranger, et ose envisager de diriger. Elles sont alors très peu nombreuses, celles qui oeuvrent baguette dans la main. Elle est pionnière en créant, en 1991, le choeur Accentus, devenu depuis une référence de la scène européenne. En 2012, accueillie au Carré Belle-Feuille, elle fonde Insula, un orchestre sur instruments d’époque, son credo. C’est à Vienne, en formation auprès du célèbre chef d’orchestre Nikolaus Harnoncourt, qu’elle découvre la beauté du son sur ces instruments d’une « autre couleur » : « Le plus important c’est la balance. Un compositeur écrit d’une certaine manière pour des instruments qui produisent un certain son. Dans les orchestres “modernes”, les cuivres sont beaucoup plus puissants et écrasent les
instruments en bois. Comment les différents sons se mélangent, voilà l’important. » Cette fidélité à l’écriture du compositeur est une constante du travail de la cheffe.
Ma démarche est de faire découvrir la musique classique aux 16-28 ans »
Mission transmission
Laurence Equilbey a la parole sobre, qui caractérise aussi, selon les mélomanes avertis, sa façon de diriger. Et pourtant, cette musicienne multirécompensée est habitée par une mission : la transmission. Elle est accompagnée depuis le début par la Ville, et ses actions se poursuivent. Avec ses équipes, elle assure une présence dans les écoles, des résidences d’artistes, des visites à La Seine Musicale ; et également des initiations et des partages avec les publics empêchés ou éloignés. Un travail constant, renouvelé, avec la conviction que « la musique est une clé qui ouvre un monde, mais il faut ouvrir le chemin pour trouver cette clé ». Au-delà des actions en lien avec les institutions, la cheffe met en oeuvre des initiatives pour les 16-28 ans : « Ce
public doit être attiré vers les salles de concert. Ma démarche est de leur faire découvrir la musique classique au moment où ils vivent une sorte de révolution intérieure ; elle peut les aider. Nous les voyons venir quand nous créons des concerts innovants, où nous mêlons à la musique du numérique, des arts visuels. Nous avons créé un club pour eux, Insulab, où ils peuvent échanger, entre eux, avec moi. Et cela marche. Je suis convaincue que cela
finira par porter ses fruits. » Et, toujours à destination des jeunes chanteurs, Insula abrite désormais Insula camerata, une académie d’insertion professionnelle qui permet aux jeunes futurs professionnels de s’insérer dans le métier.
Des invitations à la découverte, notamment celles des femmes compositrices
La saison qui s’annonce à La Seine Musicale porte une résonnance particulière : ce sont les dix ans de la salle, un moment qui sera célébré avec une programmation exceptionnelle. Que ce soit par Insula orchestra, ou les formations et solistes invités par Laurence Equilbey dans son rôle de programmatrice, une quarantaine de dates, avec musiques symphoniques, récitals, également de la danse, des créations… Un équilibre des genres, avec des invitations à la découverte. Comme celles de femmes compositrices. Elle s’est en effet attelée à rendre leurs notes à celles dont l’oeuvre a été « effacée », mais qui sont tout aussi talentueuses que leurs contemporains hommes. « J’ai creusé le sujet il y a des années déjà, précise-t-elle, et je me suis
aperçue que des oeuvres entières avaient disparu. J’en ai été choquée. La Française Louise Farrenc, contemporaine de Beethoven, en particulier,
une destinée incroyable ! Ou encore l’Allemande Emilie Mayer. Nous les jouons, nous enregistrons des disques. Depuis, des chefs les programment.
» Pour cette passionnée d’arts plastiques, de cinéma, d’art contemporain, mêler les arts à la musique est une évidence. Ses créations originales sont copiées dans le monde entier, elle sait s’entourer des meilleurs troupes ou artistes pour en faire des moments uniques que les spectateurs n’oublieront pas, comme le Requiem allemand de Brahms la saison dernière (capté sur Arte). Cette saison, placée ,sous « l’autorité bienveillante » de Beethoven, dont on célèbre le bicentenaire, s’annonce étincelante.

